Hommage à un harki

Les anciens harkis disparaissent peu à peu du fait de leur âge. La conservation de témoignages nourrit l’Histoire et notre mémoire nationale. En voici un extrait.

En cette période exceptionnelle de confinement, je suis rentrée dans mon département natal et plus particulièrement dans ma maison familiale. L’occasion de trier mes affaires de petite et jeune fille, après mes journées de télétravail.

Au détour d’un tiroir, coincée entre deux feuilles de cours, je suis tombée sur la retranscription du discours prononcé par le général Maurice Faivre lors de l’inhumation de mon grand-père le 21 juillet 2008. Cette oraison funèbre a déclenché des souvenirs chez le préfet honoraire Roger Benmebarek qui n’a pas connu le défunt, mais le douar dont il était originaire. L’échange, retranscrit ci-dessous, donne un éclairage de cette période de l’Histoire de France.

Discours du général Maurice Faivre

Les anciens harkis de Dreux et leurs enfants sont venus nombreux, le 21 juillet, assister aux obsèques d’Amar Bouchaïb. L’ayant connu dans ses activités de combattant en Algérie, je voudrais lui rendre hommage.

Né en 1921 au village de Beni Dracène, commune de Oued Berd (Sétif), Amar a élevé une famille de 11 enfants, dont les deux derniers sont nés à Dreux. Il travaillait comme chef d’équipe de l’EGA à l’usine électrique de Oued Berd, lorsqu’en janvier 1958, le responsable de l’usine M. Bonsaudo, fut enlevé par le FLN et massacré dans la forêt des Babors. Vivant au milieu de la population avec son épouse et trois enfants, M. Bonsaudo était très apprécié. Peu après, l’usine était détruite à l’explosif et tous ses employés se trouvèrent au chômage.

Ce drame était lié à la prise en main de la région par la wilaya 2, dont les membres, arabes ou constantinois, ignoraient tout des coutumes kabyles. Lorsqu’en avril 1959, ils exigèrent l’engagement au maquis de 25 jeunes dont 5 filles, l’honneur des Kabyles fut profondément blessé et sept garçons partirent s’engager dans la harka du 4/20ème dragons. Amar en faisait partie. Il devint brigadier-chef d’équipe et participa à toutes les opérations de l’escadron. Le village fut mis en autodéfense et protégé par l’escadron du 20e régiment de dragons, qui ne se livra à aucune exaction.

Démobilisé en avril 1962 et resté fidèle à son engagement pour la France, Amar s’aperçut très vite qu’il n’était pas possible de vivre en paix avec les terroristes du FLN qui faisaient la loi après les accords d’Évian et qui avaient décidé de massacrer les soi-disant traîtres de l’armée française. En effet, 33 harkis du village furent assassinés en août 1962. Auparavant, Amar avait gagné la région parisienne avant d’être transféré à Dreux où il fit venir sa famille.

Un emploi chez Philips lui permis d’élever ses enfants et de construire une maison à Vernouillet. Il encouragea ses enfants à faire des études qui ont permit à tous d’acquérir de bonnes situations et de s’intégrer à la société française. Pratiquant sa religion sans ostentation, il les laissa libres de choisir leur mode de vie. Ayant perdu son épouse en 2005, il attendait avec ferveur le moment de la rejoindre. Allah l’a exaucé.

Général Maurice Faivre, le 21 juillet 2008.

Réponse du préfet Roger Benmebarek

Mon général,

La famille de cet ancien harki a dû apprécier que plus de quarante-cinq ans après les faits, un officier général de l’armée française ait voulu rendre hommage au harki Amar Bouchaïb, leur père et grand-père et ce, parce que cet officier a particulièrement connu ce douar d’Oued Berd, au nord de Kerrata et dans le prolongement du massif des Babor.

Je tiens à vous dire que vous avez bien fait et spécialement de la manière dont vous l’avez fait, alors que les mémoires s’estompent et que n’apparaissent plus, à beaucoup, les raisons d’un engagement courageux et risqué.

La France, certes virtuelle et lointaine, était dans le bled perçue comme protectrice par la présence de son armée. Mais le fondement de ces engagements dépassait souvent le seul besoin de sécurité des populations locales. Trop d’historiens, beaucoup trop, réduisent l’engagement des harkis à des raisons matérielles (sécurité, attrait de la solde voire enrôlement forcé par les militaires…). C’est méconnaître le fait que les populations berbères respectaient depuis toujours un code de l’honneur intransigeant, supérieur à tous les autres intérêts et venu du fond des âges, que l’administration française avait d’ailleurs parfois du mal à raisonner et à tempérer. Les administrateurs devaient souvent calmer les luttes entre les villages, nées à partir du cas d’un honneur bafoué.

Or, à l’époque, passant outre aux sentiments des populations, on a vu l’assassinat injuste d’hommes estimés, isolés dans le bled et qui se consacraient à leur travail dans l’intérêt du territoire et des gens qui l’habitait. En supprimant ces hommes et ces femmes, appréciés des gens les plus simples, la rébellion voulait sans doute couper les liens les plus concrets d’un attachement à la France. Mais elle touchait aussi au plus profond l’âme de la population qui dans sa simplicité savait distinguer le bien du mal. C’est donc aussi pour l’honneur que des hommes ont cru devoir s’engager dans les groupes d’autodéfense et refuser la loi de la peur, le faisant souvent au nom et à la demande du village entier. Il serait injuste de négliger cet aspect de l’engagement des harkis. C’est aussi ce que devraient retenir les historiens, par devoir d’objectivité, sans nuire pour autant au souci de réconciliation qui doit tous nous animer pour demain.

Je tenais à vous dire cela, en tant que fils d’un administrateur des services civils qui en 1945 et 1946, eu la lourde tâche d’administrer cette commune mixte de Takitount, durement éprouvée alors, et qui se souvient avoir été lui-même, à l’âge de 15 ans accompagnant son père, dans ce douar d’Oued Berd où est né Amar Bouchaïb.

Amitiés,

Roger Benmebarek, préfet honoraire.

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