Bande dessinée : 30 ans de bouleversements au cœur d’un art en pleine mutation

Apparue pour la première fois en 1830, la bande dessinée a fait son chemin, et continue de connaître son lot de changements à l’heure du numérique.

C’est en Suisse que la bande dessinée fut pour la première fois publiée avec la parution des albums de Rodolphe Töpffer. Depuis, son univers n’a cessé d’évoluer. Un des changements les plus significatifs de ces derniers temps est sans doute la création du Groupement des auteurs de bande dessinée (GABD), au sein du syndicat national des Auteurs et des Compositeurs (SNAC), qui œuvre en faveur des artistes.

Créé il y a 3 ans, le GABD recensait quelque 250 adhérents en 2009, pour environ 1 500 auteurs en France. « Au début on s’était dit qu’on allait d’abord prendre le temps d’exister, mais l’affaire des Humanoïdes associés [un grand éditeur s’est trouvé en redressement judiciaire, ndlr] nous a lancé rapidement, explique Kris, illustrateur et scénariste du célèbre Toussaint 66. On a dû s’occuper de négociations très lourdes pour récupérer les droits des auteurs. » En compagnie de 15 autres artistes, Kris pilote le GABD qui ne fonctionne que sur du bénévolat. « On a rencontré les ministères plusieurs fois, on a réussi à changer des choses sur le statut des auteurs. Le droit de prêt par exemple, les auteurs sont désormais rémunérés lorsque leurs B.D. sont empruntées », ajoute-t-il avec une pointe de fierté dans la voix.

Explosion des genres

Le groupement œuvre donc pour améliorer les conditions de travail des dessinateurs, qui constatent de nombreux changements de leur univers. Parmis ceux-ci, l’explosion de nouveaux genres. Au début de l’essor du Franco-belge – le style le plus fréquent dans nos librairies – environ 1 000 ouvrages sortaient par an. Aujourd’hui, il n’y en a pas moins de 5 000. « La bande dessinée est partie dans tous les styles possibles et imaginables », explique Kris.

Les comics books par exemple, tout droit venus des États-Unis, ont amené des héros tels que Spider-Man ou Batman, généralement publiés en fascicules mensuels. Contrairement aux mangas, genre japonais, dont le format est plus petit avec plus de pages. Le genre franco-belge, quant à lui, est passé d’albums de 46 pages couleurs, à tous formats et paginations possibles : grand, moyen ou petit album, jusqu’à plusieurs centaines de pages.

La diversité a complètement explosé en 30 ans. « Adolescent, je métais tourné vers Bilal et Loisel, content de trouver des bandes dessinées suffisamment adultes et exigeantes, sans me rendre compte que la production avait évoluée du genre ‘‘petite enfance’’ à la B.D. d’auteurs », raconte ainsi Vincent Bailly, dessinateur et auteur de Cœur de Sang. Cet artiste a vécu ce changement comme un bouleversement majeur : « la bande dessinée a gagné en profondeur, et de par cette richesse, a enfin pu être reconnue comme un art à part entière ».

Trois fois plus de titres en dix ans

Le lectorat a naturellement suivi et le public s’est développé au fil des années, créant mécaniquement une augmentation de la production. Le nombre de titres s’est multiplié par 3 en presque dix ans. Mais ce sont les éditeurs qui sont majoritairement responsable de l’augmentation de l’offre, sans forcément se soucier de la demande. « Ce sont des méthodes ultralibérales qu’on a amenées dans l’édition en général, et qui se développent de plus en plus, commente Kris. Un éditeur qui sort 4 bouquins dans l’année n’est pas visible, même si ces 4 livres sont géniaux. Les frais d’édition ayant considérablement réduit ces dernières années, il estimera donc qu’il vaut mieux sortir 400 oeuvres, même s’il sait qu’il y en a sûrement 300 dans le lot qui ne valent pas vraiment le coup. »

L’espace en librairie est occupé, la production imposée. Autre raison de cette surproduction : les éditeurs, pour les plus importants, ont également développé des structures de diffusion et de distribution. Plus leur réseau propose et vend des œuvres, plus il fait entrer de l’argent. C’est donc un encouragement à produire.

Un statut de plus en plus précaire

Autre évolution majeure : le statut des auteurs. Pendant longtemps ils ont été considérés comme des journalistes (avec carte de presse), car ils publiaient dans les journaux (par exemple dans Spirou et Tintin, deux grands hebdomadaires historiques). Aujourd’hui, les auteurs sont payés à l’album, et les conditions de travail et de rémunérations se sont durcies. Les contrats sont de moins en moins protecteurs, surtout pour les jeunes dessinateurs.

« Il y a une précarité énorme qui s’est installée chez les auteurs, commente Kris. Certains ne touchent pas un centime d’euro avant la sortie de leur album, alors qu’ils devraient être rémunérés au fur et à mesure de la production des planches ». Or, là devrait être le travail d’un éditeur : permettre à ses auteurs de vivre pendant la conception du titre. « S’il ne remplit pas ce rôle, autant s’en passer et tenter une publication numérique », ajoute Vincent Bailly.

Quel avenir dans le numérique ?

De ce fait, le numérique n’est pas décrié par la majorité des auteurs de B.D., qui estime qu’il est inutile de lutter contre ce nouveau mode de diffusion qui s’impose de lui-même. « Il n’y a pas de raison que la numérisation tue l’édition papier, optimise Kris. Il faut simplement que les auteurs s’y retrouvent dans ce nouveau marché, car pour l’instant, on trouve de tout et n’importe quoi. Personne n’est encore capable de dire ce qui va émerger. Si c’est juste se contenter de scanner nos modèles papier, je ne vois pas lintérêt. Si on crée spécialement pour le numérique, qu’on réinvente la narration, là ça devient intéressant. »

Reste à mettre en place des mesures pour que les plateformes de téléchargement et diffusion ne tombent dans l’excès : le site Amazon prend 50 % de la vente du numérique sans un seul effort. Face à ces bouleversements, la bande dessinée continue d’évoluer avec son temps et l’espoir que ses auteurs trouvent enfin la reconnaissance et les conditions de travail qu’ils méritent.

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