« Une cyber-défense nationale est primordiale »

Grande oubliée de campagne mais pas des programmes. Emmanuel Macron et Marine Le Pen souhaitent tous deux développer la recherche scientifique mais s’opposent concernant la cyber-sécurité.  Entretien avec Lionel Auroux, 39 ans, enseignant-chercheur au Laboratoire Sécurité et Système de l’EPITA, au Kremlin-Bicêtre (94).

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Deux programmes, une même tendance

Que pensez-vous des propositions des deux candidats à l’élection présidentielle, en matière de recherche scientifique ?

Les programmes vont dans le même sens et surtout, confirment une tendance actuelle dans la recherche, à savoir, organiser et faciliter le financement et impliquer le monde privé. M. Le Pen et E. Macron visent un objectif de volume de dépense public/privé à hauteur de 3% du PIB. Celui-ci est actuellement dans la moyenne mondiale (chiffres de 2013 par l’UNESCO), soit autour de 2%, contrairement au Japon qui se situe un peu au dessus de 3%. Par ailleurs concernant le monde privé, les deux candidats ciblent le Crédit Impôt Recherche (CIR) pour les PME et start-up ainsi que le développement de l’articulation privé/public, en continuant ce qui est déjà en place. De plus, Marine Le Pen propose la défiscalisation des dons.

Est-ce que le Président de la République et son gouvernement ont un réel impact sur le quotidien des chercheurs ?

La recherche est un écosystème qui fonctionne en vase clos pour tout ce qui touche au réseautage académique, à la relecture par les pairs ou au choix et succès des axes et des disciplines scientifiques. Il est également très ouvert vers l’extérieur, via un maillage humain en lien avec le monde entrepreneurial. La recherche a besoin de temps, et donc de financement, ainsi que d’une articulation avec son application, via le monde entrepreneurial, pour advenir et avoir un impact sur la société. Toute tentative de contrôle ou d’indexation sur les résultats est un frein. On ne décide pas que l’on va avoir une bonne idée ! On attend donc de la régulation et de la facilitation. Sur cela, je pense que les deux candidats sont en phase.

Dans un texte rendu public, neuf dirigeants des principaux organismes publics de recherche appellent à « voter contre la candidature de Madame Le Pen ». « Sur d’innombrables sujets, les migrations, la santé, l’environnement et jusqu’à l’histoire de notre pays, les idées véhiculées par le Front National (FN) sont en contradiction ouverte avec les évidences indiscutables établies par la recherche et avec la nécessaire autonomie de la communauté scientifique », écrivent-il. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Pour moi, ce sont malheureusement des accusations ad-Hitlerum, le procès d’intention tourne au crime d’arrière-pensée. Quand on est contre un adversaire politique, l’efficacité veut que l’on caricature ses propos. Cela devient ridicule quand on est convaincu de sa propre propagande. Essentialiser l’autre lorsqu’on se prétend du progressisme, c’est quand même un comble. D’accord, il y a des ethno-racialistes qui votent FN, mais pas seulement. Les votant du Parti Socialiste (PS) ou d’En Marche! (EM) ne sont pas tous d’insupportables gauchistes !

Lorsque ces chercheurs parlent d’ « évidences indiscutables établies par la recherche », cela me choque. La recherche n’établit pas d’évidences ! L’immigration est un phénomène économique, qui déstabilise une société dans le temps. C’est objectivement notre situation, il faut être factuel, il y a des faits qu’il faut analyser. Or, ces signataires sous-entendent qu’il n’y a qu’une seule analyse possible. On comprend le problème en observant nos jeunes les plus compétents partir massivement du pays pour se réaliser autre part. On parle de « fuite de cerveaux », mais accueillir sur son sol une population non formée, en situation de chômage massif, ne devrait pas être un problème ?

Concernant l’ « autonomie de la communauté scientifique », la crainte de ces signataires vient de leur peur d’être face à un parti politique qui ne comprend pas leur monde et qui impose son idéologie dans l’enseignement, impactant alors la recherche. Mais cela relève du fantasme. Si on regarde qui sont les adhérents du collectif Racine [Collectif d’enseignants associé au Rassemblement Bleu Marine, ndlr], on réalise qu’ils viennent des rangs de l’éducation nationale et de la recherche. De plus, peut-on affirmer que l’université est pure, idéologiquement ? Y empêche-t-on ou non la libre parole ? En s’intéressant de près au sujet, on s’aperçoit que c’est beaucoup plus compliqué que cela. Derrière la réaction des signataires se cache également la peur de la perte d’un pré carré, et le nécessaire retour au débat. Cependant, le débat suppose un dialogue entre des points de vue antagonistes. Lorsqu’on conclut à des « évidences », c’est un signe que le débat a déserté depuis longtemps et que nous avons oublié de nous interroger. Finalement, le monde étant dynamique, l’interrogation doit être continuelle, notamment dans les sciences sociales, philosophiques et économiques. Avoir une posture figée et « évidente », c’est de l’ordre du non-sens.

« La recherche scientifique attend de la régulation et de la facilitation. Sur cela, les deux candidats sont en phase. »

Concernant la cyber-sécurité, les deux candidats sont opposés. E. Macron préconise une stratégie au plan européen, tandis que M. Le Pen souhaite une préférence nationale. A quelle échelle faut-il travailler dans ce domaine, selon vous ?

La question est fondamentale. Sommes-nous objectivement unis au niveau européen, unis au sens de l’intérêt commun ? Certes, une action coordonnée géopolitiquement (au niveau macro du continent) peut avoir du sens. Malheureusement, la défense ne peut être que nationale. Il faut une entité historique pour faire front commun. Or, en Europe on a souvent fait front contre tous.

Plus précisément, il y a des choix philosophiques à faire sur la définition de l’identité nationale. L’identité est ce qui fait clan, que l’on se défende ensemble. Elle est soit historique, soit juridique. La posture d’une identité historique est une vision conservatrice. On « est » français par ses ancêtres (ou son histoire personnelle) et ses valeurs. Ses excès se traduisent par l’ethnoracialisme et en France par le laïcisme (soit la riposte laïque). La posture d’une identité juridique est la vision progressiste. On « est » français par ses papiers et par l’adhésion à un corpus de lois. Il est clair que l’identité juridique peut être étendue politiquement, notamment par la création d’une organisation supra-nationale comme l’Europe. Ses excès se traduisent par le mondialisme (vers un république universelle). Il n’y a donc aucun problème pour un progressiste de voir en l’Europe une identité juridique et une « défense » commune. Pour un conservateur, cette vision est fallacieuse, et les faits (guerre économique intra-européenne) tendent à prouver le contraire.

Personnellement j’ai une vision de l’identité plutôt historique. Donc pour moi une cyber-défense nationale est primordiale. Mais rien n’empêche des coordinations ponctuelles. Regardons le fonctionnement d’Israël avec les Etats-Unis, la Russie et la Chine sur ce thème, pour comprendre que la taille du pays dans ce domaine n’a aucune influence. Face aux « gros », l’agilité d’un petit état avec une diplomatie pragmatique est une stratégie efficace.

Le Laboratoire Sécurité et Système de l’EPITA s’intéresse aux domaines de la sécurité informatique et plus globalement à ce qui touche au système. Lionel Auroux travaille, entre autres, sur les logiciels malveillants et l’exploitation des failles. Le laboratoire finance actuellement une thèse en partenariat avec la Direction Générale de l’armement (DGA). L’objet d’étude concerne la classification automatique des logiciels malveillants.La sécurité informatique « est à cheval entre le monde académique et le monde professionnel ». L’aspect « hyper technique » côtoie une « activité de recherche et de veille sur les outils informatiques ». Cette dernière se traduit dans les cours dispensés par le chercheur, qui discute par exemple avec les élèves de la meilleure façon de réaliser automatiquement des logiciels sans failles.

L’EPITA étant une école privée, elle n’est associée à aucune faculté. Elle est cependant rattachée par des partenariats non financiers à une école doctorale et des pôles de recherche. L’avantage du privé, pour Lionel Auroux, est le « potentiel de liberté très important » dont l’école bénéficie. « Comme nous ne sommes pas liés à des décisions politiques, nous avons un taux de réactivité très fort, explique-t-il. D’une année à l’autre, nous pouvons innover et adapter les cours ».

 

Une hystérie sans débat

Parlons à présent de la campagne électorale, de manière plus globale. Depuis combien de temps vous y intéressez-vous ?

J’ai toujours eu une conscience politique. Plus jeune, j’aimais regarder à la télévision les questions au gouvernement le mercredi. Je trouvais le jeu intellectuel et les discours intéressants. Pourtant, je n’ai pas baigné dans un environnement politisé. Ma mère est femme de ménage et mon père anciennement artisan. J’ai toujours eu une sensibilité politique concrète concernant le rapport capital / travail. En même temps, j’ai un rapport à l’entrepreneuriat qui me fait pencher du côté de la liberté. J’étais très lié au monde industriel pendant la seconde guerre en Irak, et c’est à ce moment que j’ai réellement eu mon éveil politique.

En quoi la 2e guerre du Golfe de 2003 fut un élément déclencheur pour vous ?

Cette guerre m’a politiquement ouvert les yeux. La désinformation autour de l’événement, avec Al Jazeera d’un côté, CNN de l’autre. J’avais 26 ans, j’étais assez mûr pour me politiser et c’est à cette même période que j’ai commencé à lire des essais, de philosophie notamment. L’actualité m’a sensibilisé. Je m’informais et je me rendais compte qu’il y avait des choses bizarres. J’ai alors commencé à prendre beaucoup de distance avec les médias officiels. J’ai formé mon esprit critique en lisant des sources contradictoires. De plus, j’ai toujours eu le goût du débat et j’ai toujours aimé me faire l’avocat du diable pour retrancher les gens dans leur croyance, et affiner mon point de vue. C’est important pour lutter contre la ségrégation mentale.

Comment vivez-vous l’élection présidentielle de cette année ?

J’ai une vision froide et très pragmatique. Je pratique la zététique, je suspends mon jugement avant de l’avoir travaillé et si j’ai établi un jugement, je peux le réviser. Pour moi, il n’y a pas de bien et de mal, il y a des combats idéologiques. Pourtant je garde pour moi mon point de vue concernant la Présidentielle car nous vivons un tel maccarthysme [une « chasse aux sorcières » ; fait référence à la campagne du sénateur américain McCarty menée contre des sympathisants communistes, ndlr] et une telle hystérie dans cette campagne… Il devient extrêmement difficile de discuter calmement, de trouver une position centrale, sans subir cette ségrégation intellectuelle omniprésente en France.

Qu’entendez-vous en parlant d’hystérie ?

J’entends qu’il n’est plus possible de discuter rationnellement. Les émotions et identités s’invitent dans les débats politiques. On avait déjà vu ça en 2002. Le matraquage, la propagande et l’hystérie autour du score du Front National. Typiquement, la vraie hystérie collective. Pourtant, à l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux qui ont tendance à accentuer l’effet.

Le problème selon moi réside dans le fait qu’on a fabriqué et éduqué les français avec une mythologie qui joue sur l’affectif. Alain de Benoît, en tant qu’historien des idées issu du militantisme, a posé les problématiques de la gauche moderne. Lorsque Mitterrand a gagné en 1981 et avec le tournant de la rigueur [un changement radical de politique économique décidé en 1983, ndlr], il se sépare du marxisme et de la posture de gauche classique. Il impose une autre idéologie : le libéralisme libertaire. Nous sommes toujours dedans. Même s’il y a eu des alternances, d’un point de vue idéologique, tous les esprits ont été contaminés.

Du coup, en 2002, c’était la chasse au fascisme, c’est-à-dire que toute idée un peu dissidente, le simple fait de dire par exemple « l’immigration est un problème économique », toute remise en question était pointée du doigt. L’argument de la xénophobie était à chaque fois utilisé. C’était terrible. Cela a changé depuis.

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L’Europe et l’immigration, deux thèmes cruciaux

Qu’est-ce qui a changé ?

Plusieurs choses. Tout d’abord, même si le positionnement idéologique du FN sur l’euro et contre le libéralisme libertaire est toujours valide, il existe maintenant une ligne de fracture entre l’ancien et le nouveau Front. Des Français disent encore que si Marine Le Pen est élue, la presse sera interdite, on verra des chemises brunes défiler dans la rue… Ce n’est pas crédible. Parce qu’il y a des contre-pouvoirs, et que ce n’est pas la politique du FN. Oui, il y aura des choses choquantes de faites. Mais entre Sarkozy et Hollande, question de faire n’importe quoi au pouvoir, nous avons déjà été servis. De plus, sous Sarkozy, la gauche criait à la dictature, sous Hollande, la droite dénonçait la même chose !

Ensuite, il y a toujours des gens hystérisés, les personnes de gauche notamment. Mais le peuple n’accroche plus. Il y a eu un travail de fond opéré par le FN et un retour concret à la réalité. La mascarade pouvait être menée avec Le Pen père, avec Marine ce n’est plus possible. De plus, il y a eu des gestes symboliques de la part du parti comme l’alliance avec N. Dupont-Aignan.

Les Français appréhendent différemment le parti et ses idées, maintenant ?

Oui, mais beaucoup crient encore au fascisme ou disent vouloir interdire le FN. Le problème, c’est que les gens ne comprennent pas que tous les fachos sont partis. Marine Le Pen a fait le ménage. Il en reste, certes, il y a des gens qui se trompent en s’encartant. Il y a eu énormément de désistements historiques comme Carl Lang qui a ensuite créé le Parti de la France.

Il y a encore trop de confusions et d’amalgames entre des ethno-racialistes par exemple et les sympathisants lambda du Front National.  Un ethno-racialiste et un économiste peuvent se rejoindre sur le programme sur l’immigration du FN, l’un pour des raisons xénophobes, l’autre après une réflexion logique. Il faut trouver des compromis politiques à des problèmes.

Quels sont selon vous les thèmes cruciaux de cette campagne ?

L’Europe et l’immigration. Les questions sont « stop ou encore ? ». J’ai été éduqué en tant que pro-européen. Mon premier salaire était en euro. J’y ai cru pendant longtemps, mais je vois de plus en plus les problèmes. Le vote de 2005 m’a secoué. Il y a une réalité structurelle, un déséquilibre en faveur de l’Allemagne. Je ne crois plus qu’on y arrivera.

Pour moi, l’Europe politique est morte en 2008 quand l’Allemagne n’a pas voulu payer pour la Grèce. On veut fonctionner comme dans un pays, c’est-à-dire que les zones riches payent pour les zones pauvres avec une fluidité dans la circulation des personnes. Les chômeurs espagnols, italiens ou grecs devraient aller travailler en Allemagne. Or, nous ne sommes pas le même peuple, nous ne sommes pas interchangeables. Ceci marche aux Etats-Unis, mais pas en Europe. Par idéologie, parce qu’on nous a vendu un sentiment et une pensée européenne, on dit qu’on trouvera des moyens. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait commencer par avoir une langue commune par exemple. Pour éviter une guerre, il vaut mieux repenser l’Europe. Pour quoi en avons-nous besoin ? Pour certaines actions à haut niveau : coopérations géopolitiques, recherche scientifique… Nous avons besoin d’une Europe des Nations qui a du sens, or nous faisons l’inverse. Je pense que la modernité est d’enfin accepter la différence, considérer que l’autre à le droit d’avoir sa particularité et arrêter de vouloir tout unifier. Accepter que nous sommes dans un mode multipolaire. C’est l’ancien monde en fait.

Concernant l’immigration, il y a un rapport Nord/Sud à revoir. On ne peut pas s’enorgueillir d’avoir des médecins d’Afrique qui viennent travailler en France car nous sommes en train de les piller. Il faut avoir des discours d’honnêteté d’un point de vue économique. L’immigration pose un problème économique et identitaire. On cultive et génère des personnes qui, lorsqu’ils deviennent adolescents, ne se sentent tellement plus français qu’ils ne trouvent rien de mieux que de prendre une kalachnikov et tirer sur leurs camarades. On ne peut pas nier ce phénomène, quelque part ça ne fonctionne pas, c’est de la ségrégation, ce n’est plus de l’intégration. Nous sommes en train de faire monter une guerre civile. Pour désamorcer cela, il faut revenir à un discours de vérité. Le FN et la France Insoumise l’ont.

Êtes-vous optimiste quant aux résultats du 2nd tour ?

Je pense que Macron sera élu. Cependant, s’il n’y a pas de « mieux » après ce mandat, en 2022, tous les discours autour du programme de Marine Le Pen, qui soit-disant ne fonctionne pas, ne seront plus valides. La sortie de l’euro sera la seule solution, un « serrage de vis », un retour de l’autoritarisme. Pour beaucoup de français c’est juste un retour du bon sens.

C’est inévitable ?

La gauche a sorti un Macron, neuf, qui dit n’être ni de droite ni de gauche. Nous sommes dans une phase de restructuration des lignes politiques puisque ni le PS ni LR ne sont au 2nd tour. Une vraie opposition se fera autour de Macron. Les Insoumis joueront leur rôle, tout comme le FN.

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