Maquiller une idéologie en information objective et démontrée, un exercice désormais maîtrisé par de nombreux sites extrémistes. Analyse de la recette de fabrication de l’un d’entre-eux.
Les élections sont généralement l’occasion de prendre la parole en ligne. La Primaire de la droite et du centre, très largement médiatisée a ainsi inévitablement produit son lot de paroles et actes décomplexés. Parmi ceux-ci, « Tout pour la France, page de soutien pour Nicolas Région PACA ». Non-officielle, la page a partagé tout au long de la campagne des liens relatifs au désormais coutumier triptyque : immigration/islam/insécurité. Entre des articles de médias traditionnels (RTL, Figaro…), on retrouve quelques billets de blog et relais délicats de la fachosphère.

Tout d’abord, qu’est-ce que la fachosphère ?
Ce terme désigne l’activité de différents mouvements extrémistes et principalement de l’extrême-droite, sur internet. Depuis quelques temps et particulièrement depuis la sortie du livre de David Doucet et Dominique Albertini (1), la fachosphère est l’objet de curiosités et d’écrits de toute part, y compris de la fachosphère elle-même.
Revenons à notre page de soutien et ses re-post d’articles du site Egalité et Réconciliation, blog d’Alain Soral, ou de L’Insoumis.com, petit nouveau fraîchement créé en juin 2016. L’article de ce dernier, intitulé « Charia sur Lyon : il finit dans le coma pour un baiser en public » nous a interpellé, tant pour sa place sur une page d’un candidat Les Républicains, que pour sa construction. Si les méthodes de rédaction et de partage sont différentes d’un site à l’autre, on retrouve cependant des points communs.
Des mots sélectionnés pour un titre accrocheur
Le choix des mots n’est jamais anodin. Plus un mot, une formule ou une petite phrase, circule à travers les médias et les réseaux sociaux, plus elle imprégnera notre monde social. Cette circulation discursive joue un rôle important dans la construction des opinions des internautes. A l’inverse, les mots installés dans notre paysage politico-médiatique ont tout intérêt à être utilisés par les médias en recherche d’audience, car ils interpellent et renvoient à des opinions déjà construites. C’est pourquoi, un bon titre accrocheur nécessite un (ou plusieurs) mot-clef thématique. Sur L’Insoumis.com on retrouve ainsi « charia », « FN », « migrants », « gauchistes », etc.
Quelques exemples :
« Charia d’Argenteuil : Mohammed passe deux homos à tabac »
« Photos : la Bretagne est envahie par des petits Celtes noirs »
« Les islamo-gauchistes organisent une manif anti-Trump à Paris »
« Un Paki clandestin est sacré « meilleur apprenti de France ».
« Mohammed est un prénom de terroriste, il faut donc l’interdire »
Certains choix de mots-clefs servent aux amalgames faciles. Par exemple l’article « Tuée à 19 ans : à son enterrement, collecte pour les MIGRANTS » évoque un fait divers tragique : une jeune fille bénévole dans un camp de réfugiés, a été tuée et violée par un demandeur d’asile Afghan. L’utilisation du mot « migrant » est ici un raccourci. Sa connotation est plus négative et, dans le contexte actuel, joue plus sur la peur que « demandeur d’asile ». Les termes sont relativement similaires, mais le mot n’a pas été utilisé ici pour éviter une répétition.
Un vocabulaire assumé dans la rubrique « A propos » dans laquelle le « journal de la France libre» se définit comme « pro-France : nous défendons la liberté, l’égalité et la fraternité ». Ils énoncent leurs thèmes phares : « Avenir politique de la France ; Christianisme au sens large ; Islam pris en tant que secte ; Immigration et déracinement ; Impact de la technologie ; Bioéthique : IVG, GPA, etc. ».
Se légitimer par une source
Le choix des mots est également d’une grande importance au cœur des articles. Dans « Charia sur Lyon : il finit dans le coma pour un baiser en public », les raccourcis pleuvent. On retrouve ainsi l’emploi des mots « racaille », « vermines » ou « sauvageon fracasseur » pour nommer les protagonistes du fait divers relaté. Il est également expliqué que cet acte de violence relèverait d’un « esprit charia » car un des agresseurs habite Vaulx-en-Velin, ville dans laquelle « 61% des jeunes de moins de 18 ans » auraient un « parent immigré ».
Lorsque l’on clique sur la source (Europe 1), l’histoire est autre. Les agresseurs ne sont pas des « racailles » mais « un groupe de jeunes gens ». Même si la personne interpellée « grâce aux caméras de surveillance » est connue des services de police, rien n’indique ses origines ni ses croyances religieuses. Une version originale très différente donc de celle de L’Insoumis.com.
Pourtant, l’auteur de l’article n’a pas hésité à sourcer ses propos, par un lien mais également par une citation bien choisie. L’utilisation d’un média de masse ou pour le moins connu des lecteurs (comme le site Egalité et Réconciliation), permet de se légitimer. Peu d’internautes prendront la peine de cliquer et lire l’article original. Cependant, ils auront inconsciemment bien plus confiance en l’écrit sourcé.
De plus, avec cet article, nous avons l’exemple parfait de l’instrumentalisation du fait divers. Cette technique vielle comme le monde, permet de toucher les lecteurs à travers des situations qui mobilisent leurs émotions. Les conclusions construites autour des évènements s’en trouvent considérablement plus légitimées.
Pour aller plus loin, sur le poids des mots et l’instrumentalisation des faits divers, un reportage de Médias le Mag :
Une argumentation bancale pour une conclusion personnelle
Quasiment chaque article est conclu par une idée plus ou moins démontrée à travers un argumentaire construit par le choix des mots et des informations retenues. Les dernières phrases sont ainsi chargées en mots-clefs.
Concernant l’article « Charia sur Lyon : il finit dans le coma pour un baiser en public », l’auteur a démontré tout au long de l’article que l’acte de violence avait été commis dans le cadre d’un « esprit charia ». Puis d’ajouter que la charia est « un état d’esprit et une atmosphère nouvelle sur la France », qu’elle n’est pas une « notion raciale, mais une idéologie murie dans les quartiers, grâce au socialisme ». La conclusion est tombée, les mots-arguments ont fait leur travail. Le tout en citant deux fois un article dans lequel les auteurs de L’Insoumis.com s’expliquent sur leur utilisation fréquente du mot « charia ». On observe dans cet exemple une agrégation des contenus informatifs déjà fabriqués par les médias traditionnels, puis leur mise en valeur et détournement pour servir une conclusion précise.
Autant de techniques d’écritures que de mouvements
La fachosphère regroupe un ensemble de tendances, de familles : néo-conservateurs, islamophobes, identitaires, nationalistes révolutionnaires, militants négationnistes, etc. Les techniques de construction de l’information suivent ces tendances, et diffèrent en fonction des cibles. Des similitudes se dégagent tout de même : l’énonciation de vérités floues, la partialité dans le choix des sujets (hors ligne éditoriale) et des discours très libérés, qui suscitent le doute, la défiance ou la peur.
Internet est un espace de liberté pour des personnes et idéologies qui ne sont pas ou peu représentés dans les médias. Après tout, l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 stipule que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme ». Il ne faut juste pas perdre de vue que ces sites ne diffusent pas de l’information mais de l’opinion.
Plus d’informations sur la fachosphère :